vendredi 26 mai 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Esther Orner

ON AVAIT DEUX PONTS A TRAVERSER. (Extrait)

On était jeune et insouciant. Pas si jeune que ça. Simplement insouciant. On traversait les deux ponts allègrement. Parfois à cloche pied. On était si joyeux. On ne vieillirait jamais. On ne mourrait jamais. On déambulait sur les boulevards. On longeait les quais encore ouverts aux piétons. On avait deux ponts à traverser et la vie devant soi. On avait oublié le passé pour ne vivre qu'au présent. On avait même des projets pour les cents années à venir. On était bien jeune. Il est vrai que même à vingt ans, on peut se sentir vieux. Et c'est bien sûr plus grave de se sentir vieux à cinquante ans, car là on commence vraiment à ne plus être jeune.

Une vieille dame, la vieille dame, signait toujours par un de la part de... restée jeune. La vieille dame si gaie avait entrepris un gigantesque déménagement pour une contrée lointaine. La vieille dame avait alors plus de quatre vingt ans. On la connaissait depuis dix ans. On l'avait rencontrée blonde et souriante. On l'a tout de suite aimée. Puis on l'a oubliée. On était si jeune . Si insouciant. Mais comment passer de l'insouciance à la maturité. On ne se posait pas alors ce genre de question. Question inutile. Le temps s'en chargerait. On ne le savait pas.

On allait vivre. Voyager. Enfanter. Et même travailler. Jamais malade on n'allait pas mourir. Et même la mort des proches, on la niait. Il faut dire qu'on ne les avait pas vu mourir. Et on ne connaissait pas le lieu de leur sépulture. Preuve flagrante d'une non-mort. Preuve d'une vie éternelle. Tout ça n'empêchait pas l'insouciance. Ces années-là on ne les oubliera jamais. A moins d'être cueilli à la fleur de l'âge.

On voyageait. On faisait des rencontres. On revoyait ou pas les gens rencontrés lors d'un été la montagne. Ou encore à la campagne. On recevait des faire-part. On leur donnait à tous la même valeur. On y répondait. Pas toujours. Quant aux endeuillés on allait rarement les voir. Plus tard on allait apprendre à les consoler. On allait apprendre tout doucement. Ne dit-on pas que la vie est un long apprentissage ? Mais de quoi au juste ? De la vie. Ou alors de son contraire. On dit. Et on dit. Dans les on-dit, il y a rarement du vrai. Pourtant certaines phrases toutes faites ont fait leurs preuves. Après tout une phrase peut très bien dire ce qu'elle dit. C'est qu'on était intrigué par cet apprentissage. On ne voulait pas le savoir. D'ailleurs on est pas obligé de tout savoir. En attendant on était que deux. Parfois entouré. Et on s'amusait bien. On ne s'éclatait pas. C'était bien avant l'apparition du mot. On s'amusait. On riait. Et mieux on rigolait. On ne s'éclatait pas. Ça non.

On ne peut pas dire qu'il y a eu un jour bien précis. Tout simplement les années passèrent. Et bien après lorsque quelque chose arriva, on finit par se souvenir de ce qu'on avait oublié. On ne voulait bien sûr pas se souvenir. On ne cherchait pas à se souvenir. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de se souvenir. Le souvenir se fraye son chemin tout seul.

On allait de pays en pays jusqu'au jour où on fut persuadé qu'on était arrivé à bon port. L'apprentissage allait tirer à sa fin. On allait être cueilli à la fleur de l'âge. Pas tous les deux. C'est d'ailleurs une façon de ne pas vieillir. Un seul arrêterait là son apprentissage. Pour l'autre ça ne pouvait être qu'un post-apprentissage, si on peut dire. Pour ainsi dire. Là, on était effectivement moins jeune. Pas vieux pour autant. Encore assez jeune pour recommencer sa vie. On devrait dire pour la continuer. Jusqu'à ce qu'elle finisse. On a vraiment plus peur de rien. Surtout d'énoncer des vérités risibles. Tout ce qu'on énonce, c'est toujours ça d'énoncé.†Ça c'est sûr. Ça empêche d'ailleurs d'être triste. Et ça divertit de ce qu'on allait énoncer. Ou encore de ce qu'il valait mieux ne pas énoncer. On ne pensait pas. On avait pas besoin de penser. Mais il y a un moment où on ne peut plus dire certaines chose. A moins que ça prenne un autre sens. Ou d'autres significations.

Que va-t-on faire aujourd'hui ? On va aller à la mer ? Se prendre une glace ? On ira pas vraiment au bord de la mer. Trop chaud. On ira dans un café qui surplombe la mer. On pourra la regarder sans se brûler. On regardera les passants. On ne pensera à rien. Car si on pense, ça tourne dans tous les sens. On peut toujours penser au présent. Et même à l'avenir. A moins que le futur soit déjà du passé.

Inédit

CARNET DE VOYAGE AU BORD D'UNE MER.

Ces petites phrases qui reviennent par intermittence. Certaines déjà utilisées ou plutôt enchâssées. Parfois vingt ou trente ans plus tard elles reviennent encore. Une phrase nouvelle, lue ou entendue, les a ressuscitées presque intactes. Elles semblaient pourtant avoir trouvés leur place. Et là, elles demandent à être écoutées à nouveau.

Là c'est la lecture qui déclenche le récit. L'auteur parle de ses voyages au bout du monde. Et vous pensez à ceux que vous n'avez pas fait et que vous ne ferez sans doute jamais. C'est alors qu'un vieil homme et sa phrase ont surgi.

Un vieil homme est assis sur un banc. Sa fille lui dit - ça fait quarante ans que tu es là. Tu ne viens même pas me voir. Et le vieil homme de hausser les épaules - admettons que je sois parti et revenu. Qu'est-ce que ça change ? La fille à son tour hausse les épaules. Elle est partie parce qu'elle étouffait dans ce lieu si petit. Ce lieu que son père avait décidé de ne jamais quitter depuis qu'il était arrivé juste à temps pour échapper. Sa femme aussi n'avait pas quitté le lieu. Elle parcourait le pays en long et en large. Il lui disait - tu as des roues à la place des jambes. Elle riait et repartait. Elle avait vite fait. Le pays est petit. Ses frontières exiguës.

Vous pensez à ce vieux couple qui n'est plus et à leur fille que vous avez perdue de vue lorsqu'une autre phrase surgit, dite ailleurs. Dans un café on vous dit - vous êtes une sédentaire. Vous demandez des explications car justement vous êtes en voyage. Sédentaire, moi, depuis quand ? Depuis toujours. Vous aviez peur de sortir la nuit. On venait vous voir. Mais quand commence la nuit ? On vous rapporte une parole d'enfant - la nuit c'est quand les squares sont fermés. Cette phrase elle aussi est récente. Vous voilà captive de phrases que vous n'avez pas formées.

A votre retour vous lisez un homme qui parle de ses voyages. De vrais voyages. Vous avez envie de parlez des vôtres. Mais vos voyages le sont-il vraiment ?Vous prenez l'avion. Presque toujours la même ligne. Il vous arrive de dévier et alors c'est l'aventure.

Parfois lors de vos voyages, vous tenez un journal de bord que vous ne relisez jamais. Et aujourd'hui vous vous demandez ce qui vous reste de votre voyage le plus long et sans doute le plus aventureux. Pour vous bien sûr.

Vous essayez de vous remémorer sans avoir recours aux deux cahiers qui vous ont semblé bien pauvres lorsque vous les avez relus. N'êtes-vous pas en train de vous contredire ? Vous venez de dire que vous ne relisez jamais vos carnets de voyage. Vous auriez dû être moins affirmative. Dire presque

jamais.

 
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