lundi 24 juillet 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Ami Bouganim

suite

Je suis né au milieu du 20e siècle, je n'en ai pas moins vécu la première moitié. La Première et la Deuxième Guerre mondiale, où l'on s'est massacré pour presque rien, la Shoa, où les Lumières ont tourné aux Ténèbres, le Goulag, où le rêve d'une humanité réconciliée s'est décomposée, la création d'Israël, dont l'existence reste aléatoire. Puis dans la seconde moitié, la chute du mur de Berlin, l'irrésistible expansion de la globalisation, la découverte du génome en passe de révolutionner la vie et la mort, l'extraordinaire odyssée communicationnelle sur internet. J'ai pu encore voir des tribus primitives se délecter ou se tourmenter de leur vie, assister à des guerres burlesques et à des génocides cruels, à des sursauts religieux et à des hargnes intégristes. J'ai la mémoire trop chargée, je le reconnais, pour trouver le bout de fil qui me permettrait de la dévider d'une manière cohérente et conséquente, sans heurter les disciples des uns et les partisans des autres. J'ai vécu pour le meilleur et pour le pire à la croisée des cultures, des religions, des philosophies, des sciences, des langues et des mœurs. Avec la nostalgie d'une humanité pastorale, le souvenir d'une humanité tatouée, la hantise d'une humanité robotisée, je ne sais que penser.

J'en suis réduit à me secouer de toutes les doctrines intellectuelles, de Parménide à Heidegger et de Socrate à Wittgenstein, et de tous les prêches théologiques, du taoïsme au bouddhisme et du judaïsme au bahaïsme, et à me contenter de haillons philosophiques, de citations mystiques et de bribes poétiques. Dans mon enfance, j'étais particulièrement intrigué par les augustes, beaux et solitaires derviches marocains auréolés de leur silence qui couraient le long des murs. Ils ne disaient rien, ils ne tendaient pas la main. Ils étaient vêtus de haillons, portaient besace, poussaient un bâton et marchaient droit devant eux. De longs cheveux leur donnaient un air dépenaillé, une barbe empoussiérée un air hirsute. Ils n'étaient pas tant attirés par la mer ou le désert que par l'abîme dont le bord s'éloignait à mesure qu'ils pressaient le pas. Un avertissement résonnait sur les lèvres de ma mère : « Tu mélanges tout, tu t'habilles comme un Derbala. » Elle ne s'imaginait pas qu'un jour je mélangerai les genres, les écritures, les décors, les dieux pour me poser, sans complexes, en Bou-Derbala dans la bouche duquel je mettrai tout et rien pour tout restituer et ne rien exprimer. Dans le livre – à paraître – de Bou-Derbala, il est écrit :

Bou-Derbala est

l'homme des seuils,

planté à la lisière entre

l'être et le néant,

le sommet et l'abîme,

la gloire et la déchéance,

l'intérieur et l'extérieur.

Il ne peut entrer ni sortir ;

il ne se risque

ni à vivre ni à mourir.

Il trouve sa vocation

dans une désertion générale

et son sens

dans le non-sens.

Il ne quitte plus le seuil

où il s'est posté

par paresse.

Je ne sais ce que ce derviche marcheur a dit ou dira encore ni qui il intéressera un jour. Il parle plus volontiers du désert que de la ville, de la poussière que de la rosée, de l'écume des vagues que de la salive des voix, du vent que de l'esprit, du papillon que de l'humain. De l'hirondelle aussi. D'elle surtout. Plus éternelle que l'homme pour la simple raison qu'elle ne se distingue pas de l'autre hirondelle. L'an passé, c'était elle ; l'an prochain, ce sera elle. L'hirondelle ne meurt pas ; elle se réincarne en hirondelle. C'est elle qui passe et c'est encore elle qui repasse. De tous côtés qu'on tourne la tête c'est la même, et elle n'est aussi amicale que parce qu'on ne sait rien d'elle et ne caresse pas d'ambition pour elle. Tout ce qu'on en dira sera beau et nul ne cherchera à nous contredire ou à nous corriger. Bou-Derbala aurait pu parler tout autant du serpent – de mon père, j'ai hérité du noble surnom de Fils-du-Serpent – ou du singe – des scouts, j'ai reçu comme totem le nom d'un singe. J'ai choisi néanmoins l'hirondelle parce qu'elle hante mes souvenirs d'enfance. Dans son livre, Bou-Derbala ne mendie pas ses haillons ; il se pare des plumes que laisse tomber l'hirondelle.

Malgré toute une bibliographie qui, aujourd'hui, se rencontre sur la toile qui s'enserre autour de nous pour mieux répercuter nos marmonnements, Bou-Derbala ne sait pas encore qui il est. Il ne le saura probablement jamais. Il continue de pratiquer les chemins qui ne mènent nulle part. Toutes les pistes. Celles de Ben Zoma, Od-Dîn Rûmî, Angélus Silesius, Hölderlin, Baudelaire… Heidegger. Sans anathèmes et sans réserves. Dans le livre – à paraître – de Bou-Derbala, il est désormais écrit :

Tu n'as plus le choix,

tu ne peux retourner

en arrière.

Tu dois suivre

le chemin

sur lequel tu traînes,

à moins que tu ne tombes

par hasard

sur un croisement

et que tu décides

de changer de direction.

Sache seulement

que le nouveau chemin

n'est qu'une voie détournée

vers l'abîme

au seuil duquel

on te demandera

de déposer ta vie.

Parallèlement, Bou-Derbala passe sa vie à chercher Aïcha Kandisha. Pour l'aimer et pour s'en libérer. Sans plaintes ; sans regrets. Il n'est pas du genre à s'étendre sur un divan. Une paillasse de crin, une couverture berbère. Aïcha Kandisha lui a permis d'être Bou-Derbala. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le silence et la sérénité. Pour le recueillement et l'extase. Pour le miracle d'être. Bou-Derbala encore :

La vie n'est qu'une

parenthèse dans

l'éternité du non-être,

un rêve éveillé,

beau et mauvais,

un miracle qu'on

ne troquerait pas

contre une promesse

ou une illusion

sans le perdre.

Je ne saurai que témoigner ma gratitude à Aïcha Kandisha bien que ses orteils rebutent ceux qui la connaissent et que je comprends encore moins le mythe où s'explicite ma liaison avec elle que celui d'Œdipe qui caricature tant ceux qui sont nés ailleurs qu'en Berbérie et encore plus ceux qui, venus de là-bas, se posent en cacaniens. Je n'ai peut-être rien dit avec Bou-Derbala ; j'ai pourtant dit l'essentiel. Je ne suis pas près de renoncer à son marmonnement. Dans le livre qu'il trame derrière mon dos, Bou-Derbala écrit :

La vie est

cette passion du tout

qui se calcine

en désenchantement,

cette instabilité

qui se ride

dans l'attente,

cette impatience

qui attend

le retour du désir,

cette quête de l'inconnu

qui se dilue

dans la routine,

cet enduit volatil

que laisse le regret

d'avoir tourné

la page du jour.

Je ne sais pas ce que je suis, je ne cherche plus à le savoir. Je suis à la croisée des religions, des cultures, des langues et tiens à le rester pour ne point être déçu par ma mort. J'ai réussi, je crois, la prouesse de conserver toutes mes liturgies, juives, musulmanes, chrétiennes, et à les agrémenter de nouvelles. Celles du vent, du ressac, du gazouillis, de la solitude. Ca peut être merveilleux et délicieux ; ça ne réclame que d'être absolument libre et radicalement iconoclaste. Dieu m'est témoin que je n'arrête pas de le briser. Matin et soir. Jour après jour. Cela dit, la meilleure manière de parler de moi quand je marque une pause dans ma marche et que je m'écarte du chemin de Bou-Derbala est encore d'évoquer les principaux lieux qui ponctuent mon parcours. Ils ont nourri ma vie et ils continuent de la légender. Ils se glissent immanquablement dans mon écriture et seraient autant de repères dans le parcours cahoté d'un homme charnière passé à son insu d'un âge à l'autre :

Mogador, capitale de l'exil

Mogador, c'est dans mes souvenirs un lieu colorié qui participe du ciel et de la terre. Le bleu de la pudeur et le noir de la possession, le gris de la sobriété et le rose de la gourmandise, le vert de l'océan et l'ocre du rocher. Le site crénelé d'une lancinante nostalgie, d'un mystérieux envoûtement, d'une douce démence. On succombe au mal de mer, au manège des mouettes, aux assauts du vent, au vertige des regards voilés dont on ne sait l'âge ni ne décode l'invitation. Cette presqu'île est un bras de l'Orient dans l'Atlantique, une enclave de l'Asie et un vestige de l'Europe. Son âme, entre le minuscule port de pêche où les chalutiers rouillent et le cimetière marin où les Juifs ont laissé leurs dépouilles, inspire de troubles vocations poétiques aux âmes démises de ses hôtes, de passage dans ses légendes.

C'est d'abord la ville de la mère. Elle a ses traits, son teint, son regard, ses souvenirs, ses angoisses et ses regrets. La ville de Dieu aussi. Elle conserve son intimité et sa protection, sa crainte et son amour, ses prières et ses deuils. Je la vois volontiers comme un berceau berbère que remuerait le vent, sur lequel pèseraient des embruns et que garderaient des mouettes et des goélands. Depuis que j'ai quitté Mogador, je n'ai cessé de perdre la mère et de caresser le désir de recouvrer la divinité. Dans mon cas, Juif errant sédentarisé à Natanya, toute nouvelle révélation passerait par la résurrection de l'une et la régénération de l'autre. Or elles ne seraient possibles, je le crains, que sur le terreau et dans les décors de leur révélation commune. Cela explique peut-être que partout où je me trouve, Mogador me manque. Elle pointe la capitale de l'exil qui, depuis que j'ai été rapatrié au bout de deux mille ans, s'étend au monde entier. Elle recouvre, pour l'éternité, le regret désuet d'une vie en pointillé, voire d'une croissance, d'un dessillement et d'un déclin plus naturels et, par conséquent, plus sereins. Je retourne volontiers à Paris et à New York, mais en étranger. En revanche, le retour à Mogador ne saurait que s'illustrer comme retour du Fils prodigue puisque j'y suis accueilli par la mère morte et la divinité muette.

De Mogador, je conserve surtout le souvenir d'une maison lézardée qui menaçait de céder et de s'écrouler. Les marches étaient si vieilles qu'elles craquaient sous nos pieds. Les monter ou les descendre relevaient d'une prouesse acrobatique. L'escalier était si obscur, de jour et de nuit, hanté de gnomes, de démons et de génies qu'on ne savait qui l'on croisait. Les carreaux de la verrière, contre laquelle le vent s'acharnait, ne cessaient de casser et de s'écraser dans la cour. Les balustrades des fenêtres étaient si fragiles qu'il nous était interdit de nous y appuyer. Les portes et les volets ne cessaient de claquer, secouant toute la bâtisse. Les souris et les chats s'introduisaient librement par la porte entrouverte en permanence ; les hirondelles ne se glissaient malencontreusement par la verrière que pour se heurter aux murs en quête d'une introuvable issue de secours. Les mouches, les abeilles et les hannetons voltigeaient tout autour jusqu'à ce que, par distraction, ils échouent dans l'une des nombreuses toiles d'araignées qui dentelaient les coins. Pourtant, c'était le paradis, ça l'est resté, malgré la riche galerie des esprits ou grâce à eux, et à l'occasion du tournage d'un documentaire sur Mogador, j'ai découvert sans grand étonnement que des promoteurs sagement avisés s'apprêtaient à en faire une maison d'hôte.

Je suis retourné à Mogador plus d'une fois, sans la mère et sans Dieu et avec un abîme à la place du cœur. Heidegger, parlant au nom de Hölderlin, nous dissuade de combler le vide avec « un dieu par des ruses ». Le mythe de Mogador, son enchantement, ses saints et ses personnages, ne perça pas la surdité israélienne à tout ce qui se conserve dans la mémoire des immigrants qui hantent la contrée. On n'a pas su tamiser l'exil pour mieux en retenir les vertus, les acquis et la poétique. On a contesté à ses nostalgiques le droit de se revendiquer de ses souvenirs. La violence exercée contre les Maghrébins participait d'une violence symbolique, plus générale, contre le Juif. J'ai donc poursuivi mes colloques intérieurs avec la sorcière de Mogador qui me possédait et avec ses esprits qui habitaient ma mémoire.

Casablanca, débarcadère pour l'ailleurs

Casablanca était de torchis et de marbre, de crin et de velours, de mendiants, de parvenus et de colons. Une ville guindée par-ci, débraillée par-là. Les Tziganes s'étaient sédentarisés dans des patios d'où s'échappaient roulements de castagnettes, pincements de guitares et tambourinements de chaussures cloutées. Les Juifs s'étaient accommodés de leur exil. Les arabes prenaient possession des lieux. Le coeur de la ville était colonial, ses membres, s'étendant en bidonvilles, mauresques. Casablanca était multi-culturelle avant l'heure, multi-religieuse, multi-raciale et multi-linguistique. On n'était pas de Casablanca, on venait à Casablanca. Pour chercher sa vocation, sa pitance, sa destination.

Nous avons échoué dans un lacis de ruelles où l'on ne savait quel égout déborderait ni quelle querelle éclaterait. Les rues de la Nièvre, de l'Oise et de l'Allier reliaient le boulevard d'Anfa à la rue de l'Eure. C'était un marais de rencontres, de jeux et de cris. Le printemps s'annonçait dans d'envoûtants parfums de roses, de lauriers et d'orangers. Nous avons d'abord habité un deux pièces dans une bâtisse plus solide que la maison lézardée. Elle accueillait dix personnes, dont la bonne, délicate nourrice berbère que nous ne devions pas tant abandonner derrière nous que lui laisser la garde de notre exil et de sa nostalgie. Dans la cour, une chanteuse, qui avait charmé le Palais du temps de sa jeunesse, rinçait régulièrement sa vaisselle en exerçant sa voix en vue d'un nouveau concert. Elle ne chantait plus devant le Roi, elle ne remplissait plus les salles. Elle se contentait de petits concerts à domicile, pour les nostalgiques, de plus en plus vieux et rares. On racontait sur elle de grandes et belles légendes. Elle avait enchanté des monarques, elle avait séduit des princes. Erez Bitton, le poète aveugle de la désolation maghrébine en Israël, lui consacra un poème, qui ne dit plus rien à personne.

Casablanca était entourée à l'époque de jardins qui abritaient un parc des jeux. Contre dix centimes, nous courions les installations et contre trente centimes supplémentaires, nous investissions les gradins d'un théâtre de plein air pour enfants. Je n'étais pas dans la salle, mais sur la minuscule scène de planches, dans toutes sortes de rôles, du prince charmant dans Cendrillon à la bête dans La Belle et la Bête, du chat dans Le Chat botté à Simplet dans Blanche-Neige et les sept nains. Quand l'un des deux clowns qui faisaient la popularité du théâtre tombait malade, je le remplaçais. C'était merveilleux, plaisant… formateur. Les planches du théâtre casablancais n'ont jamais quitté mes semelles. Je les sentais sous mes pieds même aux moments les plus tragiques, les plus solennels et les plus dangereux. Toute ma vie, le cabotin a attendu qu'on lui donne une scène – pour être prince ou clown. Pourtant, chaque fois qu'il se perchait à une tribune, le gnome le plus enténébré de Mogador lui coupait la parole ou, pire, lui serinait un reproche de Bou-Derbala :

Le rire met en déroute

le sérieux :

on tente d'aller au-delà

de toute pensée,

de toute transcendance,

de tout absolu

et on éclate de rire.

Le rire est

dessillement

de l'esprit

dépassé et vaincu.

Ne rient que ceux

qui connaissent les limites

et savent

qu'elles ont été franchies.

Le rire est réplique

du démon

à l'humain

ou de l'humain

au démon.

Le gnome redoutait les remous que l'intelligence et l'insolence du cabotin susciteraient. Je risquais de déranger, de perturber, de me trahir et d'être de nouveau exclu. Surtout par les Israéliens de la deuxième génération qui croient détenir, je ne veux plus trop savoir pourquoi, un monopole sur la mauvaise intelligence.

Paris, capitale de la bohême

J'ai passé des années à Paris, je ne l'ai jamais habitée. Peut-être parce que ce serait la patrie de la bohême et que celle-ci manque de mystique. Bien sûr, je n'ai cessé de croiser Baudelaire et sa passante. J'ai même trouvé un vague air de ressemblance entre ses clochards et mes Derbalas. En chaque clochard, ce serait Paris – sa bohême, sa romance, son rêve – qui aurait mal tourné. Sinon ne s'improvise pas clochard qui veut. On doit recevoir ses lettres de créance du succès ou de l'échec. Dans mon cas, Paris est restée la ville d'une saison. Rien n'est plus beau que la solennité de son printemps. Celui-ci s'annonce dans la probité du ciel, la douceur des trottoirs et les vacillants sourires sur les lèvres. Dans les parcs, les allées marmonneraient sous vos pas. Les murs même se remettraient à parler : « La justice ou le chaos ». Le soleil s'immisce progressivement dans la grisaille. Les hommes et les femmes entrouvrent leurs manteaux et recouvrent leurs allures naturelles. Des lueurs pointent dans les yeux, des désirs s'insinuent entre les passants. Bou-Derbala succombait volontiers au vertige :

L'art de vivre

consiste à colmater

les interstices

de désir

ou à les entrouvrir

de désir.

Dans mon cas, irrémédiablement, les remous pouvant prendre les traits de caractères restaient ailleurs puisqu'ils rendaient l'écho de vagues qui heurtaient, au loin, les carreaux de ma lucarne. Je ne retrouvais Bou-Derbala qu'à Natanya, dans la clandestinité d'un chez soi qui ne serait nulle part. Surtout que Paris s'écaillait à mesure que mon visage se ridait.

Jérusalem, capitale de Dieu

Jérusalem campe une ville manuscrite qui ne cesse d'accueillir des congrès destinés, presque tous, à voiler l'absence ou la présence de Dieu. Partout, des vestiges de l'histoire houleuse des Juifs. Des murailles, des palais, des tunnels. Partout, des vestiges de la passion du Christ. Le jardin de Gethsémani où Jésus prononça la prière de l'Agonie, l'église de l'Ascension, la Via Dolorosa : « Le Grand Souvenir, déclare Loti, semble chanter partout dans les pierres... » Pourtant, derrière la pierre, la ville reste de carton. Une ville transitoire, chantier d'une divinité navrée, tant violentée qu'elle serait insensible aux harcèlements religieux, aux violences architecturales et aux crimes politiques. Les prophéties auraient rouillé ; les décors seraient en lambeaux. Ce sont les haillons d'un Dieu réduit au silence par les disputes auxquelles on se livre en son nom – peut-être le Dieu de Bou-Derbala. Quand il m'arrive de passer la nuit dans la ville, j'ai l'étrange sentiment de dormir dans un sanctuaire qui couverait les rêves et les cauchemars de l'humanité. Le lendemain, elle s'ennuie et m'ennuie ; je dois la quitter au plus vite. Pendant des années, j'ai habité des hôtels situés dans la vallée de la Géhenne. Le matin, au réveil, j'avais l'église de la Dormition sous les yeux. Puis l'appel du muezzin me rapatriait à Mogador.

La seule demeure dans la ville en laquelle je me reconnaissais était encore celle de Shlomo Elbaz, le maître, le père et l'ami disparu. Il habitait une maison, située entre Marrakech et Jérusalem, qui marquait une intrusion de la cité dans le désert. Sa terrasse donnait sur Jabel el-Moqabbar, village portant le nom de la colline sur laquelle Omar se serait exclamé à la vue du mont du Temple : Allah hou Aqbar. Elbaz s'était posé en homme de paix, porte-parole des Orientaux partisans de la paix. Son minuscule mouvement comptait à ses heures de gloire une vingtaine de militants et autant de sympathisants. Il était le maître, le patriarche, l'emblème. On venait l'interviewer du monde entier. Les Orientaux passaient pour des sauvages, il en était la bonne graine. Il venait de Marrakech, il voulait écrire un livre sur Marrakech, il n'arrêtait pas de lire des ouvrages sur Marrakech. Quand il n'était pas trop pris par ses activités politiques, ses interviews et ses colloques, il replongeait dans la ville rouge. Il n'écrivait pas encore, il cherchait l'angle d'écriture. Puis un éditeur lui a proposé un titre : « De Marrakech à Jérusalem ». Il s'est mis avec plus d'enthousiasme que jamais à la tâche. Mais son ordinateur ne cessait de tomber en panne. Il avait bientôt quatre-vingts ans, il avait l'éternité devant lui. Il a commencé herzélien, comme tous les valeureux du sionisme, il a fini lacanien, entraîné par une sœur parisienne. On l'a enterré au kibboutz dont il était l'un des pionniers, à l'ombre d'un arbre, loin de Sour Bakher, un autre village au seuil du désert et de sa maison, dont le nom vient, lui, d'une correction de sir bel-her – Va en paix !

Jérusalem est une allégorie architecturale sur Dieu et le plus intéressant est que cette allégorie est inachevée. Il ne passe pas un jour sans qu'elle ne connaisse un remaniement ou une rature. Tous les jours, un chantier est fermé ; tous les jours, un nouveau est ouvert. Jérusalem serait condamnée au chantier permanent parce qu'elle est dédiée à Dieu et que ce Dieu est simplement inconnu. Je ne m'en suis pas moins lassé des assourdissantes balivernes avec lesquelles l'on couvre le hiératique et orgueilleux silence du Dieu de Bou-Derbala :

Dieu est

le plus sublime

et le plus pur

des mirages.

Il n'est

ni réel ni irréel,

ni transcendant ni immanent,

ni présent ni absent.

Il n'est Rien.

Natanya, capitale de Philistie

Ce n'est plus l'Orient, ce ne sera jamais l'Occident. Ce n'est plus la Judée ; ce n'est pas encore la Philistie. Ce n'est pas un ghetto ; ce n'est pas un Etat. Ce n'est pas totalement juif, ce n'est pas totalement arabe. Ce n'est pas le levant ; ce n'est pas le couchant. C'est un brouillon d'on ne sait quoi. Natanya est le creuset d'une sensualité nouvelle, tressée à partir des charmes maghrébins, russes, caucasiens, roumains, éthiopiens, dont je ne sais de quoi elle accouchera, de même que le berceau d'une divinité dont je ne sais à quoi elle ressemblera ni quels cultes elle réclamera. J'aurais pu pousser jusqu'à Tel-Aviv, j'ai néanmoins choisi Natanya parce que de toutes les villes israéliennes, c'est encore celle qui est le plus en l'état d'un brouillon et que soixante ans plus tard, on ne saurait prétendre à plus.

J'habite une maison blanche dans un quartier périphérique à proximité d'une petite réserve et d'un minuscule marais qui ressuscite en hiver pour accueillir les oiseaux migrateurs – peut-être les hirondelles de retour de Mogador ou en partance pour Mogador. Sur les murs, des reproductions du Retour du Fils prodigue et du Philosophe de Rembrandt. Derrière la télé, sur le mur blanc, une reproduction bleue de Matisse au Maroc. Le silence dans la chambre à coucher est sublime, la blancheur solennelle. Au-dessus de ma tête, le piétinement des pigeons, derrière-moi, à travers la fenêtre, le concert des gazouillis, et plus loin, un morceau du châle de mer dans le soir. J'observe souvent de longs silences, recueilli et comblé, exaucé par mon intimité. Je pratique sereinement le devoir de sobriété que m'intime Baudelaire : « Vous pouvez vivre trois jours sans pain – sans poésie, jamais. » Ce lieu est devenu à la longue mon coin, mes murs, mon silence.

Je reste à Natanya parce que je suis reconnaissant à la mer, à ses vagues et à ses brises. Ses coquillages, ses rochers et ses mouettes. Chaque fois que je m'embourbe dans mon humanité, m'embrouille dans mes pensées, me perds dans mes désirs et encombre ma vie d'engagements contradictoires, je suis ce grand conseil de Nietzsche :

« Allons vers la mer ! »

Sitôt sur le rivage, je retrouve ma sérénité. Malgré les détritus, les douleurs, les menaces, les scandales, les colères, les hantises. Même le manège des hélicoptères, chargés de bombes, qui donnent l'impression d'orchestrer le ballet des vagues, ne perturbe pas la paix personnelle que j'ai conclue avec moi-même, sur la recommandation du cabotin de Casablanca. Je chemine paisiblement le long du rivage, poussant devant moi ma solitude, la traînant derrière moi. La mer a inspiré à Bou-Derbala les meilleures de ses bribes poético-philosophiques :

Les vagues sont

les seuls versets

qui ne se répètent pas,

auxquels je m'accorde

et dont je n'attends rien.

La mer a une âme

et c'est celle de

Bou-Derbala.

Dans la langue où Bou-Derbala se cherche une voix intérieure, la mer présente le mérite de rimer avec mère.

Or dernièrement, les tracteurs ont investi la réserve et le marais. Ils ont retourné le sol, arraché les taillis et les racines, saccagé les nids de perdrix, les tanières des renards, les caches des serpents. Des routes lacèrent le marais, des immeubles se dressent sur la réserve. Ce n'est peut-être qu'un petit drame domestique puisqu'en me dépossédant de ma réserve, on détruit un Royaume somme toute personnel, patiemment et délicatement bâti de concessions, de renoncements et de naturalisations. Or, depuis deux décennies, c'est partout qu'on s'est mis à gratter le ciel, érigeant des tours, sans plus craindre les troubles de Babel. Les décors bibliques ne se conservent plus que dans les villages arabes de Galilée et de Samarie, les échos des prophètes sont couverts par les hausses et les baisses de la Bourse, les sites historiques se sont donnés des centres d'accueil où le toc rivalise avec l'authentique. La déjudaïsation, longtemps déplorée dans les esprits, est en train de dévaster les décors. La Philistie ne cesserait de gagner du terrain sur la Judée et bientôt le troisième exil s'accélérera. Soixante ans plus tard, Israël risque de dégénérer en Philistie – pour la gloire des philistins de tous poils et dans tous les domaines. A moins qu'il ne se ressaisisse et se pose, à la croisée du ciel et de la terre, les questions que je sème au vent en cheminant en Bou-Derbala vers nulle part le long du rivage. En toute démence et en toute douceur :

La mort n'est

que l'ombre

de l'absence

et l'écho

du silence.

 
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