lundi 23 octobre 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Shmuel T. Meyer

Sweet Goulette
A Maryv

Pas vu la plage, pas vu le port. Pas bu la Boga plantée de six pailles avec Ninon, Loulou, Maxo et les autres. Pas senti le mérou frit du complet poisson à la terrasse du Gril. Pas vu le maitre d’école, Eugène, à Rosh Hashana, partir en costume blanc pour la synagogue aux portes bleues et tapissée de céramiques marines. 
Je n’ai pas pris les wagons blancs du TGM qui sentaient la cigarette en papier maïs, la pipe du pharmacien, le clou de girofle, la carouïa et le ballast brûlant. Je n’ai pas vu la petite fille si belle, aux joues rondes et boucles brunes, collée à la fenêtre, les piments rouges qui séchaient aux balcons de la rue de Korbous, de la rue d’Utique. Je n’ai pas léché les glaces italiennes du Café Vert, ni le soir, à la fraiche, déambulé Avenue Franklin Roosevelt ou sur les bords du canal face à Khereddine.

Je n’ai pas raccompagné Evelyne chez Tata Marcelle pour me goinfrer de boulettes logées dans leur niche de pomme de terre ou d’aubergine. 
Je n’ai pas récité à l’heure du Kol Nidré  la kyrielle magique et sainte de nos maîtres et rabbins - Ribbi Tséma'h Tsarfati, Ribbi Né'horaï Garmon, Ribbi Pin'has Garmon, Ribbi Yossef Cohen-Tanugi, Ribbi Yéhouda Jarmon….
Je n’ai pas entendu Yvan me raconter, en maillot de corps dans la cour de jasmin, les histoires de Ch’ha en attendant l’arrivée de ses partenaires de dominos, ni dégusté un petit verre de Boukh’a avec une tranche fine de boutargue juste après le kiddoush d’un shabbat brûlant de sirocco et de fleurs d’oranger.
Je n’ai pas fait la queue en rigolant pour entrer au Rex voir le dernier Gabin. Je n’ai pas caressé la mezouza verte de la maison d’une grand-mère et d’un oncle Léo.  Je ne suis pas monté sur la Vespa rouge de Victor qui s’appelle Haïm. Je ne me suis pas fait tirer les cheveux par le rabbin qui apprend à lire dans la Thora. Je n’ai pas posé les rimonim sur le coffre rond, lourd et doux de notre sainte écriture, soulevé par les mains lourdes et douces d’un père. 
Je n’ai pas écouté la mélopée de Raoul Journo, ni ouvert, nonchalamment, ma chemise pour sourire au délicat soleil d’hiver. Je n’ai jamais offert de bouquet de jasmin serré et ficelé à la belle de mon cœur et qui sourit au vent frais chargé d’algue. 
Je n’ai jamais rien su du bonheur pur et simple que j’abandonnais.

Shmuel T. Meyer

Genève יום ראשון ט״ז ניסן תשע״ב

 
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