lundi 24 juillet 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Francine Kaufmann

poèmes de Jérusalem
JÉRUSALEM

Jérusalem, ma ville au nom de femme,

Un soir de pluie, tu as volé mon âme...

Je suivais une rue bleutée de fleurs,

Cruellement, tu m'as mordue au cœur.

Moi la Française, qui me croyais encore

Riche d'Hugo, de Verlaine et Paul Fort,

Moi qui vibrais au seul nom de Paris,

Qui ne jurais que par l'île Saint-Louis,

Moi la rieuse, qui courais à l'école

Pour y jouer, rue du Colonel Moll,

A la marelle, aux billes, au chat perché,

Pour y danser la rose ou le laurier,

Pour y chanter à la claire fontaine,

Le roi Renaud passant par la Lorraine,

Trois jeunes tambours sur le pont d'Avignon,

La mère Michel et l'âne de Marion...

Jérusalem, ma ville au nom de femme,

Tes murs suintent de prières et de larmes.

Tu m'as saisie à la gorge et je vibre

De me sentir si sereine et si libre.

Une très ancienne ivresse en moi affleure

Et je me sens si juive que j'en ai peur.

Ma taille se cambre sous un rythme oublié

Que chante au loin une enfant de Judée.

Et je voudrais hurler que tu es belle,

Que tu es mienne, que je suis ta fidèle.

J'irai demain déposer ma prière

Brûlante encore, sous ton mur de pierre.

Tu me diras: "Fille de Jérusalem,

Depuis longtemps, j'attends que tu reviennes".

Je sourirai. Tu sauras que je t'aime.

Et loin en moi grelottera la Seine...

Francine Kaufmann, Paris, 15 janvier 1969

Ce poème a été publié dans Le Trait d'Union n° 157, février-mars 1969, p.16, dans La Terre retrouvée n° 19 (808), 1er juillet 1974, p. 6; dans Sillages n° 2, avril 1980, p.106 ; dans Media Contact n° 6, juillet 1989, p. 4.

Il figure dans l'anthologie de Pierre Haïat : "Anthologie de la poésie juive", éd. Mazarine, Paris 1985.

Il figure aussi dans le spectacle de poésie juive d'Eve Griliquez et Jacques Grober : "Et jamais le chant ne s'est tu, expressions juives" (tournées en France 1990-91) et dans le spectacle d'Eve Griliquez et Franklin Attali : "Identités, poèmes et chants juifs francophones".

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BALLADE JUIVE

Je suis née aux bords de Seine

Et Seine fut tendre avec moi.

Mais voyez l'étrange peine,

Voyez l'étrange désarroi.

Mes pères n'ont connu que haine,

Réveils brusques dans l'effroi,

Et m'ont transmis leur antienne

D'angoisse barbouillée de foi.

Or quand j'ai balbutié à peine,

Mes mots sont sortis tout droit

Dans la langue des châtelaines

Encore humide des Gaulois.

Et c'est dans ces douces chaînes

Que j'ai d'abord chanté mes joies

Et mes tendresses, et les rengaines

Qui couraient en bas de chez moi.

Savais-je qu'aux fosses de Vincennes

Où Saint Louis, le dévot roi

Rendait justice sous un chêne

Il mettait mes pères hors la loi?

Qu'il brûla au feu de sa haine

Et sur un grand bûcher de bois

Le Talmud, à charretées pleines,

Afin d'extirper notre foi?

Non, moi j'aimais La Fontaine,

Racine, Corneille. Qui mieux que moi

Savait déclamer Verlaine

Et comprendre Chrétien de Troyes?

Et fière d'être Parisienne

Arpenter tours et beffrois

De Notre-Dame de la Seine

Et de Saint-Germain l'Auxerrois.

Mais une source souterraine

Me soufflait des mots à mi-voix

Et je sentais sa chaude haleine

Et je frissonnais... Pourquoi?

Des sonorités anciennes

M'étaient familières parfois

Sans toujours que je comprenne

Ce qui s'agitait en moi.

Jérusalem était mienne.

Déjà je n'avais plus le choix.

Partir. Partir. L'aube prochaine

Me fera rouler sur les toits,

Danser sur les mers lointaines,

Franchir les caps, les détroits,

Et débarquer en souveraine

Aux rives juives d'autrefois

Dont je suis la contemporaine,

La fidèle, la fille du Roi,

Retrouvée enfin et sereine

Après deux mille ans à l'étroit.

Je suis née aux bords de Seine

Mais je mourrai à l'endroit

Où Jacob à la fontaine

Rencontra Rachel autrefois,

Où naquit l'aventure humaine,

Où jaillit la source dont je bois,

Où mon peuple a brisé ses chaînes,

Où l'âme du Messie flamboie.

Et c'est en hébreu que mes peines

Riront de devenir joies

Et que je vieillirai... à peine

Aux pieds des murailles du Roi.

(Francine Kaufmann, Jérusalem, 29 mai 1978)

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Publié dans Sillages : n° 2, avril 1980, p.103, sous le titre : "Chanson juive".

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YIROUSHALAÏM

J'ai, plantée dans le cœur, flambant comme une torche,

Une ville au nom si beau qu'on le dit à mi-voix.

J'ai au cœur une ville lovée sous mille toits,

Ployant sous mille amants, vibrant sous mille doigts.

Tant de fois déchirée et tant de fois perdue

Que sa chair en lambeaux craquant de toutes parts,

Lacérée par l'épée, brandie en étendard,

Claque au vent de l'Orient comme un oiseau meurtri.

Et quand le soir est d'or et que la nuit descend

Sur des bruissements d'ailes et des rires d'enfants,

Ma ville miraculée m'ouvre ses rues profondes,

Flottant sur le désert, dévalant les rochers,

S'incrustant dans la pierre, plongeant dans les vallées,

S'arrêtant essoufflée aux pieds d'une muraille

Où cent respirations se noient dans la rocaille

Et s'exhalent apaisées dans la nuit de cristal.

Et je sens battre en moi mille générations.

Et mon sang devient lait. Mon ombre me recouvre.

Le Temps sèche à mes pieds sur le sable collé.

Le Messie est aux portes. L'Histoire est consommée.

Enfin!

Dormir enfin! Laisser les lendemains à d'autres qu'à nous-mêmes.

S'oublier.

Se coucher dans le rang des nations.

Mais l'ange me réveille. J'étouffe sous le rocher.

Des morts sortent de terre à quelques pas de moi.

Je laboure ma joue, sans voix je désespère,

Je tords mes cheveux, rampe dans la poussière,

Grimpe jusqu'à la muraille pour fouiller l'horizon,

Le sang m'emplit la bouche, mes yeux pleurent des cendres,

Mon corps est une torche ardente dans la ville.

L'ange a touché mon bras : "Dis-moi ce que tu vois ?"

"Je vois mon peuple en flammes sans larmes sans visages.

Un silence effroyable recouvre les pendus.

Ma ville est en haillons, je suis morte avec elle".

L'ange a touché mon bras. Je suis seule, haletante,

Le matin conciliant me berce doucement.

L'air est si transparent qu'on voudrait s'y noyer.

D'austères silhouettes noires sortent pour la prière.

Altier, le Mont du Temple resplendit au Levant,

Et je rentre chez moi. Je frissonne à demi.

Je suis la fille du Roi, maillon de l'infini,

Poussière d'Israël, graine du temps à venir.

Je me fonds dans ma ville et je flambe avec elle.

Francine Kaufmann, Jérusalem, 5 et 8 décembre 1978

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Ce poème a été publié dans Sillages n° 7, Jérusalem, été 1982, p. 120-21, dans Approches n° 5, Université de 'Haïfa, 1987, p.121-122 et dans ARIEL n° 96, pp. 26-29 de l'édition française, Jérusalem, 1994. (Traductions dans les éditions d'Ariel n° 96 en anglais, allemand espagnol, russe)

 
 
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