lundi 23 octobre 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Ralph Toledano

Un Prince à Casablanca.
roman.

Éditions La grande Ourse, 2013

Extrait p.47

« …Semtob se concentra en silence sur son assiette et dégusta les boulettes de merlan en sauce safranée que Habiba lui avait présentées un instant auparavant. Était-ce le passage du temps se traduisant par l’adoption incongrue et frénétique des modes étrangères à son clan qui avait engendré en lui ce sentiment déroutant et triste de rupture, d’abolition des repères ? Aucun événement exceptionnel ne s’était produit. Cependant, notre univers se transforme à chaque instant, mais nous feignons de l’ignorer, nous agrippant aux illusions de sa constance. Et puis un jour, bercés par une température particulièrement douce, nous prenons soudainement conscience de la fragilité d’une vie qui nous semblait immuable. L’accumulation de tribus impayés au temps qui passe s’impose à nous, telle la lettre de sommation d’un créancier que nous avions longuement méprisée, espérant inconsciemment qu’il mourrait sans jamais nous demander de comptes. Notre univers bascule, nous prenons brutalement conscience que notre mort est la somme de tous ces changements extérieurs que nous avions décidé d’ignorer. Alors, il est trop tard pour opérer ce travail d’adaptation que notre lâcheté avait repoussé, quand la tâche quotidienne était encore concevable. Devant l’ampleur de ce que nous devrions entreprendre, le défi n’est plus relevable. Nous vivrons désormais comme des aveugles psychiques qui contemplent la seule projection de leur esprit et se détachent chaque jour davantage du contact avec la réalité. Cette malédiction intervient car nous avions idolâtré la matière de nos jours, cherchant à la croire invariable. »

 
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