lundi 23 octobre 2017 Ajouter à vos favoris       Envoyer à un ami
 
 

Sophie Stern

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roman, Editions Avant-Propos, Collection Matanel, 2012. 
Extrait : Chapitre 4, pages 57, 58

«J’ai fait comme tout le monde. Je me suis inscrite à l’oulpan intensif pour y apprendre l’hébreu. Cinq heures par jour. Cinq jours par semaine. Pendant cinq mois. Je m’y suis tenue. Je me suis levée avec le muezzin pour avoir le temps de me préparer un café et arriver à l’heure à mon cours. J’ai acheté, sur le chemin, des bagels au sésame ou au pavot, chez les marchands ambulants arabes et des jus de carotte ou de grenade trop amers proposés dans de petites échoppes, rue Ben Yehuda. J’ai été assaillie de pensées noires, à chaque fois que je montais dans un bus pour rejoindre le centre, me demandant si ce numéro-là, le 7 ou le 74 avait déjà sauté par le passé ou s’il avait été épargné ? J’ai dévisagé un à un la tête des nouveaux passagers potentiellement suspects à cause d’une chemise trop large ou d’un bagage encombrant, puis certains de mes voisins ou voisines pour me demander d’où ils venaient eux aussi, d’Ukraine, de Russie, d’Éthiopie, de Turquie, du Canada ou d’Argentine ? Est-ce qu’ils étaient intégrés à présent, après dix, vingt ou trente ans passés ici ? Est-ce qu’ils avaient eu raison de partir en définitive, de rendre leur jeu ? Est-ce qu’ils avaient été récompensés de tous leurs efforts ?
Des jeunes femmes à la mise austère, en jupe droite et béret sombre, articulaient à voix basse la prière du matin au fond du bus. Je les observais, fascinée. Est-ce qu’elles se sentaient un peu plus protégées que moi, que nous tous ici-bas dans ce bus 74 à serrer leur petit livre de Psaumes en articulant des formules ancestrales ? De vieilles dames m’ont parfois prises à parti comme si j’étais leur nièce européenne, que nous avions partagé les beignets de Hanoukka la veille, parce que j’avais un gros cahier plein d’hébreu phonétique sur les genoux ou un panama à bords larges et ruban chocolat d’exploratrice coloniale, pour me conter le récit héroïque de leur singulier destin dans ce pays qu’elles avaient bâti de leurs propres mains, ou me faire la leçon en yiddish. Leur tenue, malgré l’âge, leur fierté, leur détermination de pionnière m’ont beaucoup impressionnée. Par comparaison, les vieilles dames chics du parc Monceau, avec leur caniche tondu, impeccable que j’avais quittées, hier, sur le boulevard Malesherbes, semblaient jouer une comédie légère de la vieillesse, un vaudeville.»

 


 
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